Samedi soir à Bulawayo, j'ai fait l'autruche pour éviter la soirée au Lion's Club de je ne sais quel Laurémar, à laquelle plusieurs de mes amis se rendent parce que, à Bulawayo, quand il se passe quelque chose, on s'en réjouit sans trop se poser de questions.... (On est loin de la frénésie parisienne.) La ville, pourtant, connait cette semaine une certaine agitation avec l'ouverture au public de la Zimbabwe International Trade Fair, équivalent local de la Foire de Paris par son ampleur, attirant dans la passé acheteurs et entreprises de toute l'Afrique australe. Désaffectée dans le marasme économique de ces dernières années, elle était devenue une sortie pour les familles de la classe moyenne et même désargentée, entre Luna Park, pavillon militaire et exposition de pièces de rechange à frigidaires...
Le Président s'est joint, hier, à l'événement, et a fait parler de lui dans les médias internationaux en y invitant son homologue iranien, Ahmedinejad! J'ai appris, en sortant Juliette en poussette, que les deux compères avaient bien déjeuné la veille à deux pas de chez nous, derrière chez les voisins. Pas de grande démonstration des forces de sécurité - il parait qu'elle était fondue dans le décor: on est loin des kalashnikovs du métro parisien lors des plans vigipirate, et c'est tant mieux. En civil, le brigadier Stanley, un ancien d'Angola et de RDC maintenant en charge de la sécurité de la résidence présidentielle , est lui même tout ce qu'il y a de plus accessible: amical, plaisant et détendu comme tous les Zimbabwéens qui se saluent naturellement quand on se croise dans le quartier - c'est lui qui m'a raconté la venue, tout ce qu'il y a de plus bon enfant.
La revue de presse de l'Ambassade de France en fait une peinture plus vitriolée qui témoigne de la polarisation persistante dans le pays:
Le président iranien (...) a juré de se tenir aux côtés du leader zimbabwéen afin de défendre son pays contre « les super puissances arrogantes et sataniques qui cherchent toujours à imposer l’esclavage en Afrique ». Toutefois, les vastes gisements d’uranium inexploités que possède le Zimbabwe sont le but principal de cette visite. L’Iran a besoin du précieux métal pour donner un coup de pouce à son programme nucléaire. La visite du président iranien a été fortement condamnée par le MDC qui le qualifie de « marchand de guerre, bafoueur des droits de l’Homme et leader à la légitimité douteuse. »(...) « Inviter l’homme fort Iranien à un forum d’investisseurs, c’est comme inviter un moustique à soigner le paludisme. La visite d’Ahmadinejad n’est pas seulement une insulte au peuple du Zimbabwe, mais aussi un affront à la démocratie et au peuple opprimé d’Iran ».
Zappant sans conviction sur la DSTV, je tombe sur une famille franchouillarde témoignant à un journaliste du débat inter-générationnel sur le problème des retraites, entre jeune cadre trentenaire, grand père syndicaliste et maman inquiète.. tous farouchement défensifs quant à l'âge de la retraite, le montant des pensions, et tutti quanti. De sacrés blocages en perspective. Ca me rappelle combien m'a frappé le fossé ontologique qui nous sépare lorsque j'ai pensé expliquer à Jennifer pourquoi non, on ne pouvait pas simplement abandonner le travail de Rui et acheter une maison pour rester tranquillement au Zimbabwe, comme elle m'y invitait telle un "deus ex machina" pour éviter de partir. La situation de Rui, qui doit se préparer à ne pas toucher de retraite, semble certainement effarante à tout européen auquel je le mentionne, mais ce souci n'a tout simplement rien de particulier ici - ne serait-ce le niveau de vie que nous souhaiterions maintenir - encore un décalage, tiens.
Week-end presque ordinaire? Ah, non: le nombre de français en ville a quasiment triplé, avec le retour de Constance et Fabien, et l'arrivée d'un jeune français émoulu d'une école de commerce de province, qui a eu cette idée saugrenue de venir faire un stage dans une entreprise textile de Bulawayo. Sans doute pour la 1ère fois en Afrique, il est tout impressionné par le décalage multi-dimensionnel, dans ce pays qui lui parait "ce qu'il y a de plus éloigné de ce qu'on connait en Europe". Je mesure comme le décalage est, lui-même, relatif: il n'a pas envisagé le Darfour, la Somalie, Haïti et bien d'autres destinations exotiques... Mais une de ses réflexions m'a frappé de justesse: c'est le niveau d'incertitude et de risque qui touche la moindre des activités ici - dans ce cas précis la réception improbable d'une livraison de coton, et l'histoire des comptes en devises confisqués par la Banque centrale au moment des élections - et auxquelles chacun a appris à faire face avec philosophie ou fatalisme. Et moi de penser aux conversations du dernier déjeuner dominical, avec les parents d'un ami, des "coloured" migrant dans la région au gré des vicissitudes historiques... La mère racontait comme sa famille, après avoir amélioré son habitat et installé des toilettes à l'intérieur de sa maison aux lendemains de la 2e guerre, s'était vue, avec les premières réformes de l'appartheid (1949), expropriée de ladite maison, comme toutes les familles indiennes et "coloured" de la région, avec pour tout bagage une indemnité de 2500 Rands. Par l'autorité des mêmes Blancs qui, aujourd'hui, craignent de se faire exproprier de leurs fermes, perdant à leur tour tout ce que leurs pères ont bâti à la sueur de leur front (ou de ceux d'armées de pauvres gens). Et Rui de rapporter comme sa mère, à l'issue d'une carrière irréprochable dans une entreprise respectable au Mozambique, a vu sa pension de retraite réduite du jour au lendemain à 20 dollars par mois, "dommage collatéral" d'une réforme financière instiguée par le FMI à ce "bon élève" qu'a été le Mozambique post-guerre civile. Du coup, elle a pris un travail à mi-temps au Ministère des Finances, jusque dans ses 70 ans bien sonnés.
Faire face... et garder le sourire, au soleil, carpe diem.
Pour profiter de ce qui s'annonce un beau dimanche malgré le vent qui souffle entre nos fenêtres mal hermétiques, nous préparons quant à nous un déjeuner bien fréquenté. Il s'agit de marquer le retour de Constance, rentrée du Botswana avec sa maman - ex-hotesse de l'air bien contente de bénéficier de billets à 10% pour visiter régulièrement sa fille, cette fois-ci avec amis et famille. Ca s'est tramé dans notre dos, ou plutôt comme un complot ourdi par des amis bienveillants pour se retrouver chez nous à 15 - enfin, on comptera 20 avec les enfants. "Sofia m'a dit que vous nous invitiez demain avec Vincent et Nicole!". "Ah bon?" (j'y pensais certes, mais ne lui ai rien dit... Rui aura lancé des invitations sans m'en parler?) Renseignement pris, non, pas vraiment... Mais il est vrai qu'en buvant un coup hier avec Beks et Sofia, il aura peut-être évoqué un déjeuner pour l'oublier ensuite, comme cela lui arrive quand il a un coup dans l'aile... "Mais si, il parait que c'est un déjeuner du French gang" (Ah ben c'est spécifique alors, comme malentendu!...). Ah oui, car Fabien doit être rentré, nonobstant les blocages aériens... Et Vivienne doit être là aussi. Bon, pourquoi pas... Finalement nous organisons la chose, répartissons les responsabilités: entrée, desserts.... Je croise Beks dans le quartier, confirme l'invitation, et lui de me dire qu'il a vu Sylvie et Léo, leur a demandé si ils venaient déjeuner chez nous également: Sylvie ne pourrait pas, elle devait voir Sabina. A moins de venir avec elle? Quant à Rui, il rentre à la maison en ayant invité Maria et Lisa....
A demain alors!

























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