Pour prendre un vrai bol d'air chaud avant notre immersion dans le froid lesothien, nous avons chargé la Prado, fui le grand plateau zimbabwéen qui porte les vents hivernaux du Kalahari, et mis le cap vers le Nord du Mozambique pour 1 mois. Et presque 6000 km.
Sur la route, entre baobabs et opérateurs téléphoniques
On dirait que le Mozambique a été entièrement peint par les compagnies téléphoniques: jaune pour Mcel ("estamos juntos", on est ensemble), et bleu pour Vodacom ("tudo bom!" ça va super). Le 1er réseau, national, sied mieux au paysage, ornant cafés, commerces, habitations et murs d'enceintes... Les habitants ont fini par se plaindre, parait-il, dans un village où même le cimetière avait été sponsorisé de jaune! A Beira, c'est tout le muret qui longe la plage qui est ainsi habillé, respectant juste ça et là une fresque "révolutionnaire" plus ancienne, à la gloire des héros de l'indépendance. Et je suis étonnée de voir des antennes de réseau cellulaire même dans des villages de paille et de terre... Je me demande s'ils payent quelque chose aux villageois pour le terrain ou le désagrément, ou s'ils leur distribuent des téléphones au moins. En tous cas, ça m'étonnerait que qui que ce soit s'inquiète de l'effet des ondes sur les enfants. Estamos juntos. Héros révolutionnaires.
De Beira à Nampula: l'Afrique lusophone
La 1ère fois que j'avais visité Beira, je n'avais vu que ses banlieues hideuses, mal construites dans les années 70 et bien abimées par l'air marin, sans la vélléité d'un ravalement depuis. Cette fois, nous nous arrêtons dans une banlieue résidentielle plutôt agréable, à côté de la maison où Rui a vécu plusieurs années. En tant que Directeur Provincial de l'Education, il ne gagnait pas des milles et des cent, mais ces maisons du gouvernement ne coûtaient rien non plus.
Le Mozambique est latin, plus chaotique, plus coloré que le Zimbabwe. Pas de misère dans cette zone très active qui sert l'hinterland zimbabwéen et zambien, mais des vies frustres et rudes toujours. Après ces années en Afrique, je commence juste à savoir ajuster mon cadre de référence pour jauger des situations qui, à première vue, semblent absolument misérables quand on vient d'Europe - maisons de paille et de terre, eau et gaz à aucun étage, latrines de paille... - et qui pourtant correspondent à ce qu'attendent bien des Africains de leur vie, pourvu qu'ils mangent trois repas par jour, restent en bonne santé, envoient leurs enfants à l'école, et s'adonnent à quelque occupation qui leur permette encore d'améliorer leur habitat, de faire la fête de temps en temps - et d'alimenter leur téléphone portable. Alors évidemment, c'est quand ils vont en ville que ça se corse: quel jeune ne voudrait pas une moto, une TV, et tout ce qu'on voit à la TV? Les lumières de la ville.... ses bidonvilles, ses décharges, sa malaria et ses enfants des rues....
Et je me dis qu'il ne sert à rien de rester planté dans le profond malaise que suscite initialement ce spectacle de la pauvreté, et ces inégalités dont nous sommes partie prenante: au-delà de ce qu'on peut y faire, il faut encore mieux savoir recevoir la poésie qui habite un pays comme le Mozambique et ses habitants, et accepter de la partager avec eux qui la vivent de bonne grâce. Au Mozambique comme au Zimbabwe, la plupart des gens sont habitués aux blancs, habitués aux disparités de vies les plus étonnantes, et ça n'empêche pas de se côtoyer de manière sinon harmonieuse, en tous cas le plus souvent sympathique. A nous de trouver la manière de l'être, aussi.
A Beira, 2e lodge charmant et un peu désuet: la réception consiste en un bout de bois sous la véranda pour accrocher les clés, sous la garde d'un chat indolent... Toujours pas de pression sous la douche, des draps de vieux nylon propre, une jolie lampe de chevet qui ne trouve pas sa prise de courant.. Rui part de très bon matin, sous une coupure d'électricité, tandis que la logeuse m'accompagnera à l'aéroport pour le rejoindre, avec les enfants, à Nampula. 2 jours de route pas très bonne: les habitants de Beira, qui n'ont jamais voté pour le Frelimo au pouvoir, disent que c'est une façon de les punir, et Rui se demande, après tant d'années, s'ils n'ont pas raison.
Un peu perturbée sans doute par les bouleversements de contexte, et pas débarrassée de son rhume, Juliette me réveille toutes les heures pour ne plus se rendormir à 5, et me laisse complétement épuisée. La nuit suivante, elle partagera mon lit pour un sommeil réparateur...
A Nampula je passe la nuit avec les enfants chez un ami de Rui, marié à une docteur cubaine qui travaille pour la toute nouvelle faculté médicale, et qui a réussi à sortir du "système de location de médecins" de l'Etat cubain, au prix d'une interdiction de territoire de 5 ans assortie d'un passeport mozambicain.
Ilha de Mozambique, la Wall Street au Temps des Découvertes
J'ai quand même eu bien pitié en visitant l'hôpital public (une petite fièvre justifiant un test malaria rapide, heureusement négatif).
L'énorme bâtiment hospitalier construit en 1877 est en ruine; toits éventrés, fenêtres vides ou couvertes de carton, patients et familles qui attendent dehors ou même campent dans les locaux désaffectés. Seules quelques salles sont utilisées, avec un personnel ma foi assez bien organisé même en l'absence du médecin (en vacances), mais l'impression générale est que c'est un hôpital "pour mourir"! Après un vague plan de transformer l'édifice en faculté médicale (qui a entre-temps ouvert à Nampula), on parlerait d'en faire un hôtel avec un centre de formation tandis que le centre de santé serait transféré ailleurs...
Pemba, les Seychelles à la noix de coco
Quelque nostalgie à "voir ce temps" où l'on pouvait construire sa maison soi même... Je ne regrette pas que nous soyions venus en voiture: ça permet de voir vraiment le pays sous toutes ses facettes.
Arrivés à Pemba, ce n'est pas ce que j'avais imaginé après que Rui me l'ait présenté comme "les Seychelles du Mozambique". Certes, la plage est belle, et les fonds marins lumineux. Mais l'environnement touristique a pris, depuis sa dernière visite, un petit tour "Joe la noix de coco"!
J'ai aussi visité la clinique de Pemba, très avenante avec son médecin zambien, mais qui tardera à me faire une prise de sang pour cause de... panne d'électricité. Je crois que je souffre d'un banal rhumé zimbabwéen dont les microbes ont su profiter du climat tropical, mais ici, on craint toujours une malaria tournebiquée, et je suis repartie pour un test. Finalement, c'est bien un sempiternel rhume Lesage qui a muté à la frontière, et est réapparu opportunément à l'occasion d'une anémie en fer. On me donne ce qu'il faut pour aller vite un peu mieux. Je dois dire que j'avais bien craint des problèmes de santé, pour les enfants plus que pour moi, dans cet environnement sanitaire pas très sûr, mais on imagine toujours le pire, mais le pire c'est souvent un bête rhume Lesage. Et puis, ce qu'on n'imagine pas toujours, c'est qu'il faut acheter N packs de couches avant de quitter telle ou telle ville, car après, c'est plus difficile! Bon, Juliette mettra des 3-5 kgs, et Rafael aussi, c'est ce qu'on a trouvé.
Africa Wins Again (AWA!)
C'était la conclusion fataliste et fréquente du délégué communication et de l'administrateur suisse avec lesquels Sophie et moi travaillions au CICR en Angola: AWA, c'est quand on a tout organisé, qu'on s'est assuré mille fois que tout est sous contrôle, pour se retrouver impuissant à observer un événement aussi inattendu qu'africain faire tout partir en vrille, de manière im-pla-cable. Eh bien j'ai eu encore un bel exemple de AWA.
Ce que je devais assurer, c'était une connexion un peu régulière sur le net: le site web de ma principale cliente s'était mis à bugger lors d 'une migration de serveur, et plutôt que de réparer un site boiteux nous avions du décider de le refaire intégralement sous une autre technologie - et au plus vite. J'ai trouvé avant de partir un prestataire - un Français au Népal - qui s'occupait de ce nouveau développement, pour une mise en ligne sous 3 semaines; Il était trop tard pour annuler mes vacances, mais il suffirait que je puisse répondre à d'éventuelles questions, que je fouette de temps en temps le Français et son équipe, et que je puisse contrôler le travail avant sa conclusion.
Je partais quand même assez confiante au Mozambique, car le pays est hyper bien connecté à internet, avec des fibres optiques venant à la fois de l'Atlantique via l'Afrique du Sud, et de l'Océan Indien pour l'Asie, avec plusieurs "noeuds" qui desservent les pays de l'hinterland, Zimbabwe, Tanzanie, etc. Même Ilha de Mozambique avait son web café en ADSL, chez l'opérateur national. Pemba devait donc me permettre de finir le travail: 1>je me débarrassais de ma crève, 2> la femme du proprio de l'hôtel nous arrangeait une nounou et "hop", le tour est joué! Malgré le contre-temps du changement de résidence, j'avais déjà identifié 2 lieux d'où me connecter.
C'était compter sans le fantasque africain. Cette fois-ci, voilà l'histoire: la fibre optique et l'ensemble des câbles des opérateurs télécom remontent le pays par voie terrestre, dans des cavités de 1m de profondeur. Pour passer les rivières ils sont enfourrés dans des tubes galvanisés étanches. Jusque là, tout est sous contrôle. Seulement voilà: ces tubes galvanisés étanches sont aussi le matériau idéal pour distiller l'alcool traditionnel (AWA!) Cela arrive tous les 3 ou 4 mois: de joyeux lurons font une fête, et l'ensemble des opérateurs est coupé. Plus de fibre optique, plus d'ADSL, plus de dial up, plus de TV cable, plus de téléphone fixe, cellulaire ou 3G, même les retraits aux distributeurs automatiques bancaires et les paiements par carte bleue sont affectés . Cela peut durer de quelques heures à quelques jours, jusqu'à ce que le France Telecom d'ici localise et répare la faute.
Et me voilà réduite à utiliser la connexion d'un lodge sud-africain pour backpacker's, qui partage une liaison satellite avec tous les guests du bar , gratuitement, pour rameuter la clientèle - apparemment, le lieu a décollé lors de la précédente coupure de 1 semaine : toute la province est venu boire sa bière chez lui - et ils pouvaient en boire, de la bière, le temps de récupérer leur mail, car ça rame (pour ne pas dire que ça ne marche pas). Ca donne le temps d'observer la faune des backpackers anglo-saxons... tous apparemment armés de leur IPad ou Netbook - on a changé d'époque.
Après 48h, la connexion semble rétablie, mais en fait ce sont uniquement quelques grands sites qui marchent: Google, Gmail, MSN, .... et mon petit prestataire népalais! C'est sans doute que seule la connexion orientale a été encore rétablie, les sites européens et américains restent tous inaccessibles faute de connexion atlantique. Je ne regrette donc pas d'avoir choisi le Népal, d'ailleurs il me propose de faire un concours d'alcool traditionnel qui est aussi très populaire chez eux! Entre expatriés exotiques, on gère mieux le "AWA"... je suis sage de ne pas en raconter les détours à ma cliente, à qui j'ai toujours à moitié caché qu'il n'était pas bien sage de travailler avec moi en Afrique - elle croit que je gagne toujours!
Tiens d'ailleurs, je m'aperçois qu'une expression courante au Zimbabwe, que je ne me souviens pas avoir entendu ailleurs, est: "are you winning?" Une arrogance rhodésienne, sans doute....
Entre-temps, Rui a emmené Rafael faire du bateau, et ils ont navigué entre les dauphins.
Couleurs locales
Même à Pemba, le tourisme semble d'abord local, avec la classe moyenne du coin - un ami de Rui qui a des hôtels nous rapportera que 75% du tourisme au Mozambique est mozambicain, avec une classe moyenne naissante ma foi importante - le Mozambique sera même le principal pourvoyeur de touristes africains pour la Coupe du Monde en Afrique du Sud. Résultat: on évite le tourisme international de luxe comme les caravanes de Sud-Africains, qui se cantonnent au Sud du Mozambique. Les entrepreneurs du secteur touristique, dans les zones que nous visitons, sont beaucoup "d'assimilados", venus d'Inde, du Pakistan ou d'Europe il y a des générations, et puis des étrangers plus récents d'Afrique du Sud, de Chine, d'Australie ou du Portugal, qui ont trouvé ici leur petit coin de quelque chose. Et en font un petit Far West.
Il y a ainsi Marabutu, ancien footballeur de Pemba, qui doit ce nom à quelque femme africaine de père portugais, et dont on ne sait pas bien ce qu'il fait comme business entre 2 bières et 3 whiskeys. Il a connu Rui quand celui-ci était "grande commandante chef" de la lutte armée dans la région (on m'avait caché ça). Et il a bien fêté son retour, au point de s'écrouler sur le carrelage en prenant Rafael dans ses bras - heureusement tombé côté pile, avec un estomac rebondi en guise d'amortisseur pour Rafael. Je n'ai pas laissé Juliette tenter sa chance et lui ai vite repris des mains - elle pleurait opportunément et lui n'était pas en état de se vexer!
Il y a aussi Russel, le patron du camping backpackers, dont il n'est pas bien clair s'il était Anglais ou Boër de Cape Town, avec une ferme en Namibie, ou bien venu d'Australie, en tous cas lui aussi facilement éméché, au point que la première fois dans son bar, j'ai failli demander au garçon de signaler au patron qu'il importunait sérieusement nos voisines; avec ses manières de poivrot. Le patron, c'était lui! C'était drôle de le voir, 2 jours plus tard, se joindre à ma conversation avec Rafael, un jeune serveur Zimbabwéen, qui me racontait son spleen mozambicain: et tous deux de se retrouver dans une camaraderie d'exilés un peu étrange et surfaite, car ils savent l'un comme l'autre combien les rapports noir-blanc sont différents dans leurs pays d'origine. Et Russel de me parler d'Ibo, une île anciennement arabe puis portugaise, "complètement détruite", "vraiment merveilleuse", et "pas du tout commerciale comme Ilha de Moeambique" (sic), "où les étrangers achètent des ruines pour spéculer...". Lui a un bout de terrain sur Ibo et, mythe ou réalité, il y a des projets: "avec sa copine, qui fait un PHD a Cambridge, ils vont monter un lodge avec un accès internet satellite, avec la fondation Bill Gates, et développer avec les bénéfices des projets de développement pour la communauté locale." Voire.
Il y a aussi Babo, le patron d'origine indienne du nouvel hôtel où nous sommes, Patrick, un Burundais qui a monté une boite d'informatique à Pemba à l'époque où il y avait à peine l'electricité, et puis Wanda, qui a quitté le Portugal avec son mari allemand, "fatigué de la bureaucratie européenne" pour revenir travailler au Mozambique où elle est né, et fait tourner l'hotel de Bebo pour un salaire dérisoire. Et à Ibo, nous trouverons Peter, un architecte d'intérieur de Cape Town qui est venu s'occuper d'un lodge et est resté, avec sa femme et une petite fille, sur cette île privée d'électricité mais où l'on trouve calme et volupté....
Ibo, le bout du voyage
De Pemba, nous reprenons la voiture pour 2 jours et, au bout de 120km d'une piste de sable plutôt bien entretenue (avec signalisation pour les bus et 350 dos d'âne à eau), nous trouvons un genre de port, sous le baobab, au milieu des mangroves. Il faudra attendre plusieurs heures que la marée monte, et la barque à moteur de Peter viendra nous chercher pour une
traversée de 45 mn. Le bateau est en bon état, mais je ne suis pas complétement tranquille avec Juliette, trop petite pour les gilets de sauvetage et pour laquelle je me demande si l'un de nous saurait nager avec elle sur le ventre. Je suis bien contente que nous n'ayions pas pris la barque "publique" chargée à bloc de pêcheurs, marchands en tous genres, sacs et poules. Des garçons du coin nous aident à charger le sac et... la poussette double, qui est toujours une curiosité pour les enfants du cru - ils ne voient pas beaucouip de bébés blancs non plus.
L'endroit est charmant avec sa piscine antique sur la mer, et de jolies chambres de bois, avec des moustiquaires montants sur de larges cadres "comme dans les films" (et non pas ces horribles filets en plastique, mélange de styleTati et de qualité UNICEF, qui vous pendouillent sur la tête en vous enfermant dans le lit comme dans une fournaise.)
Peter se demande quel autre idée le banquier espagnol peut avoir derrière la tête avec cette île, et nous raconte comment Tokyo Swahili, un politicien sud-africain fortuné, a acheté 2 ans plus tôt une petite ile voisine et son lodge pour 2 millions de dollars, fermé le lodge, et depuis, nul ne sait ce qui s'y passe. Quelque commerce avec la Chine? Ici, il suffit d'avoir son téléphone satellite, un GPS, et l'on est complètement autonome.... en toute tranquillité.
Quant à lui, Peter s'adapte au "temps" local. Impossible, dit-il, de faire comprendre à son staff que 6h30 le matin, ce n'est pas 7h ou 8h - que leur importe; si ils perdent leur job même; un autre membre de la famille ou de la communauté le prendra, et il y a du poisson pour tout le monde. Et ils ont raison, pense Peter, le problème c'est que si ses hôtes n'ont pas leur petit déjeuner à temps ils n'attrappent pas le bateau avec la marée, et c'est une journée de perdue.... pour eux et leur planning!
Discutant avec Rui de l'économie locale, Peter est convaincu que: la région a "un avenir radieux". Devant une bière, à la lueur du générateur, entre les bateaux de bois en réparation, je me demande qui en Europe, aujourd'hui, me dirait avec une telle confiance que sa région a "un avenir radieux"! Et c'est sans doute ça qui ne s'explique pas en Afrique, comme me dira le lendemain une anglaise installée depuis 15 ans en Afrique australe: "Africa Wins Again", parce qu'elle gagne toujours votre coeur. Gagnera-t-elle celui de Juliette? Sûrement... En tous cas, la petite aura apprécié la chaleur, et de se défaire enfin de la combinaison de ski qu'elle devait porter jour et nuit à Bulawayo, pour se mettre en petite tenue et prendre des bains de mer nue!
Quant à nous, nous repartons avec la marée de l'après midi pour Tandanhangue, Pemba, puis Nampula, Beira, Mutare.... et Bulawayo: 4 jours de route prévus.
Back to Bulawayo
Après une journée à Nampula avec les enfants - visite du marché local et du petit musée ethnologique - nous rejoignons Rui en avion à Beira, et reprenons immédiatement la route vers le Zimbabwe. Pour la 1ère fois, Rafael comprend bien quand je lui explique le voyage: l'avion, rejoindre papa, prendre la voiture, rentrer à la maison, retrouver Jennifer et Jeremiah... Il reconnaîtra même le motel de Garruso où nous étions passé à l'aller: "mais oui maman bien sûr, c'est ici que je suis tombé en prenant ma douche avec papa, et me suis ouvert l'arcade sourcillière!" (enfin, avec ses mots, ça fait juste "Fael douche papa tombé bobo"). Une douche qui, comme à l'aller, restera désespéremment froide-tiédasse...
Comme nous remontons vers les Eastern Highlands, le temps se fait maussade et plus froid. La route est toujours très active, et je me dis que, sous la pluie, c'est tout de suite moins glamour ces maisons de paille et de boue. Sitôt passée la frontière zimbabwéenne, elles se feront plus rares - même en pleine crise inflationniste, les municipalités organisaient des lotissements, avec canalisations et fils électriques, pour que se construisent de nouvelles banlieues. Au Mozambique, comme dans tout pays latin qui se respecte, c'est inconcevable! Chacun construit comme il lui plait, et... un jour peut-être on y mettra quelque ordre. En attendant, c'est un drôle de spectacle - un spectacle complétement décalé tandis que, dans la voiture, je regarde sur le DVD Molière, avec Romain Dury et Lucchini.
La route est décidément mauvaise sur ce tronçon qui lie le port de Beira au Zimbabwe, qui plus est très chargé, notamment d'innombrables camions citernes d'essence. Rui me raconte pourquoi: encore un vrai cas d'AWA! Les Anglais avaient construit un oléoduc, que Mugabe a nationalisé dans les années 80. Avec les difficultés économiques, le régime a connu ses pénuries de pétrole comme de devises, et s'est mis à réquisitionner opportunément, de temps en temps, les quotas de carburant que les compagnies privées faisaient transiter par l'oléoduc. La canalisation, de plus, était mal entretenue, et les importateurs de carburant ont évidement fini par convoyer des camions, pour ne pas risquer de perdre leur marchandise. L'oléoduc est maintenant quasiment à l'abandon... et le prix de l'essence gonflé du coût du transport routier. De la même façon, le gouverneur de la Banque centrale zimbabwéenne à l'époque réquisitionnait les devises sur les comptes en forex des entreprises (et des ONG) - résultat, tout le monde s'est débrouillé pour ouvrir des comptes au Botswana ou en Afrique du Sud (sinon aux iles Jersey), et encore aujourd'hui ce sont autant de recettes fiscales en moins pour l'Etat.
Arrivés enfin à la maison, Jennifer nous attend devant le portail, car il y a une coupure d'électricité (bienvenue au Zimbabwe!), et nous allons chercher Jeremiah, le copain de Rafael.
Quel plaisir (et quelle tornade) pour les deux compères de se retrouver, et de retrouver 2 ans et demis de jouets avec des yeux neufs et de nouvelles capacités, après juste 1 mois de vacances! Juliette elle même redécouvre cet environnement vaguement familier - depuis quelques jours elle sait se servir de ses mains, et c'est toute une nouvelle aventure comme d'attraper et mordre ces perroquets en bois qui la fascinaient au-dessus de la table à langer. Ironie: elle va devoir remettre ses moufles!
C'est drôle comme ils revivent différemment - et nous avec eux.
Rui's Farewell
Et samedi, nous avons fait avec Rui un dernier "déjeuner traditionnel du dimanche" - Rui partant le lendemain pour Maseru. Une grosse fête de départ attendra le mien, peut-être. Et finalement, c'est encore plus dur avec juste quelques amis, sans la confusion des grandes réceptions - on sent qui on quitte et ce qu'on aime.
Jennifer et moi au fourneau, Raymond le jardinier en nounou. Grande table sur la veranda - on a beau se plaindre de l'hiver, on enlève le pull et on mange dehors. Entre amis. Bye, Bulawayo, le premier.
Nos amis zimbabwéens, à qui nous racontons notre voyage, nous disent comme ce qu'ils aiment, au Mozambique, c'est que c'est "vraiment l'Afrique". C'est vrai.... L'Afrique du Sud, c'est déjà un peu l'Europe - et les Etats-Unis pour la violence criminelle; le Zimbabwe lui est un peu dénaturé peut-être, résultat de la colonisation britannique autant que réaction à celle-ci; le Mozambique, lui, c'est vraiment l'Afrique. Un peu latine, noire mais pas seulement: toute bigarrée, un peu fantasque, optimiste sans doute au-delà du raisonnable: comme on l'aime.

























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