lundi 4 mai 2009

A moitié vide ou à moitié plein

Il est temps de vous le dire, et tant pis si vous arrêtez de me plaindre (si seulement vous continuez d'envoyer du chocolat): le Zimbabwe n'est pas le pays cauchemardesque que l'on vous a dépeint. C'est même un pays fabuleux - ignoré encore par tous ceux qui, avec la BBC, ont une vision brouillée par les invasions de fermes, les violences électorales, et pour couronner le tout, le cholera.

Certes, les 20 années passées ont été une véritable descente aux enfers pour ce que les blancs appelaient "le paradis sur terre". Non pas que les noirs aient été les derniers à souffrir: au contraire, ils ont du faire preuve d'une résilience étonnante pour traverser une période extraordinairement difficile. En janvier encore, nous nous débattions entre coupures de courant, pénuries d'eau et défaillances téléphoniques, sans espérer trouver de l'essence à la pompe ni quelque aliment que ce soit dans des magasins vidés par une inflation inouïe - les prix doublaient toutes les 25h en moyenne, défiant les tentatives gouvernementales de contrôler le coût des denrées de base, et ruinant les efforts de la population de s'organiser pour survivre. Les écoles et les hôpitaux avaient littéralement fermé leurs portes, et nous nous demandions comment les Zimbabwéens se débrouillaient, avec des salaires d'à peine quelques dizaines de dollars par mois, ne permettant même pas, au marché noir, de payer les "runners" qui rapportaient des vivres du Botswana ou de quelque zone rurale. Un tiers des Zimbabwéens vivaient de l'aide alimentaire durant la période de "jointure" (avant la récolte), presque autant avaient émigré, supportant leur famille pour mettre un peu d'huile au fond le pot à sadza (leur purée de mais).

Après 10 mois d'une crise électorale déprimante, un gouvernement d'inclusion nationale improbable est finalement entré en fonction en février. Comme on est encore dans la période des "100 jours", les analyses sont mitigées; on peut vraiment parler du verre à moitié vide ou à moitié plein.
Nos collègues de Harare sont ostensiblement plus pessimistes que nous, à Bulawayo: il est vrai qu'ils sont aux premières loges pour déplorer les conflits internes au pouvoir (y compris au sein de chacun des camps en présence), les concessions faites à la vieille garde (maintien en poste du gouverneur de la banque centrale et de plusieurs redoutables responsables de la sécurité), les batailles perdues ou abandonnées à des jours meilleurs (poursuite des invasions de fermes, sort incertain des ex/détenus politiques), la persistance des difficultés quotidiennes ( tarifs insensés des services publics, passés en un mois de quelques centimes à plusieurs centaines de dollars par mois, et que personne ne paye tandis que persistent les coupures), ou de déficiences structurelles (vieillissement des infrastructures, absence de ressources publiques). Le gouvernement semble devoir faire des pieds et des mains pour payer chaque mois 100 USD ses fonctionnaires, alors que le seuil de pauvreté, en rapport avec le panier de la ménagère, est maintenant évalué à 460 USD.

Il me semble pourtant qu'avec un peu plus de distance depuis notre province, nous voyons mieux se définir de grandes tendances plutôt encourageantes. Après des mois durant lesquels on n'était jamais surpris que par des dégringolades sans fin, comme si le fond de la piscine s'enfonçait toujours plus bas, on assiste maintenant à une nette amélioration: amélioration des conditions de la vie économique d'une part (dollarisation, reprise des échanges et du commerce formel, fin des pénuries), un début de reprise de la vie publique (réouverture des hôpitaux et des écoles, un gouvernement qui, contre toute attente, semble gouverner), et surtout la possibilité d’espérer en des scénarios positifs pour la suite: nouvelle constitution, nouvelles élections, nouvelles équipes au pouvoir.... S'il est vrai qu'un soutien extérieur massif (FMI et Banque mondiale) semble indispensable pour remettre le pays d'aplomb, on ne peut s'empêcher de penser que le simple fait de mettre un terme à des politiques économiques fuyantes et aberrantes - qui dévoyaient les ressources vives du pays - va permettre à cette économie de reprendre pied, doucement, sans que le monde encore ne s'en rende compte, grâce à des atouts extraordinaires et pour beaucoup inédits en Afrique: le sens des institutions, intégrées, un bel état d'esprit, une population très éduquée, mais aussi bien sûr des pas mal de ressources minières et même une industrie diversifiée.Et puis, les gens d'ici sont des optimistes, des boutes-en-train, avec leur énergie de survivants, des gens qui ont envie que cela aille mieux et font que déjà cela va mieux. Les autres, les sceptiques, les déçus, les douteux, ceux qui avaient une chance ailleurs sont partis depuis longtemps. Les plus aventureux déjà reviennent, comme notre ami Leo qui a profité du pactole offert aux volontaires de crise par par son pétrolier d'employeur pour rentrer au pays s'occuper de sa ferme, ou bien même cette jeune femme d'affaires rencontrée dans un club privé de Harare, qui après avoir vécu à Bordeaux, Canberra, Recife et Londres, nous explique, passablement éméchée,qu'elle est maintenant au Zimbabwe "because that is where the money is!. "And see, that is why you are here as well, isn't it?" ("euh... well, not really...").

Nous avons diné avec l'ambassadeur de France en visite ici, la semaine dernière, et il est également optimiste: nous avons conclu que le Zimbabwe était peut-être un des seuls pays au monde où l'on pouvait se permettre de l'être!
Si le gouvernement, soutenu par l'aide au développement occidentale plus généreusement maintenant, malgré la crise financière et le maintien des sanctions, si le gouvernement parvient à augmenter l'allowance des fonctionnaires avant la fin des 100 jours, ce sera sans aucun doute un signe très positif.

Quant à nous, nous continuons d'apprécier ici un climat fabuleux, un pays très beau, et une qualité de vie merveilleuse auprès de Zimbabwéens toujours aimables, qui ont le sourire au visage et le coeur sur la main. Non, la seule chose qui manque à Bulawayo, c'est une vraie gastronomie... et l'Océan, dirait Rui. Mais nous vivons une période de transition passionnante.
Nous vous invitons tous à venir nous vendre visite, entre safaris et chutes du lac Victoria, et non sans oublier de nous apporter un peu de chocolat.

Aucun commentaire: