En attendant c'est tres curieux: en apparence tout est calme (même ici, le fief de l'opposition, pas la moindre petite manife), tandis qu'on rapporte en coulisse bruits de bottes, arrestations, brutalités, meurtres, et autre campagne d'intimidation. Jusqu'à présent cela semblait se passer en silence, dans les campagnes, et puis hier on a perquisitionné le siège de l'opposition et celui des observateurs indépendants (ceux qui ont collecté les résultats affichés le soir même devant chaque bureau de vote) : le gouvernement rapporte que la police a arrêté des fauteurs de trouble qui avaient attaqué et brûlé des villages dans l'Est du pays, tandis que l'opposition s'alarme de l'arrestation de personnes qui, inquiétées dans leurs villages, étaient simplement venus se réfugier au siège du parti à Harare.
Quant au moral ... après l'euphorie post-électorale, tout le monde craint de voir le pays sombrer dans la démocrature la plus gluante. Quel gâchis!
Et pourtant la vie continue, cahin caha - plutôt cahin que caha même: cette semaine, c'est à se demander si même le marché noir n'est pas grippé!
Il faut vous dire que peu avant la fin de mois, ce qui préoccupe nos troupes c'est le milimil, le mil de maïs, la base de la sadza nationale. Aux pires moments de la folie inflationniste à Noël, quand le gouvernement nous avait annoncé que les billets de 200 000 (les seuls en circulation à l'époque) seraient obsolètes une semaine plus tard, alors que je stressais pour Jennifer, Gogo et Raymond auxquels je venais de verser un salaire qui ne valait donc quasiment plus rien, Jennifer m'avait rétorqué avec une sérénité toute africaine: "oh moi Madame, du moment que j'ai du milimil..." 1 ou 2 sacs de 10 kg de milimil, les légumes du jardin et le tour est joué!
Le milimil est produit par les moulins, fournis en maïs par le Grain Marketing Board, qui le subventionne fortement. Le hic c'est qu'il n'y a pas assez de milimil pour faire face à la demande: alors évidemment il a déserté les magasins pour se vendre au noir. Mais depuis janvier, c'est vraiment une lutte sans merci, chaque fin de mois, pour mettre la main sur les 3 ou 6 sacs de 10kgs dont on a besoin.
Jennifer, qui a en ce moment ses 3 enfants, s'est ainsi retrouvée en manque, et nous avons du activer tous les réseaux de la maisonnée, du jardinier au boucher, pour mettre la main sur au moins 1 sac. 150 millions m'a-t-on dit: soit, mais au moment d'en acheter il n'y en avait plus. On a ainsi appris qu'un revendeur blanc du quartier s'était fait pincer par la police, avec sacs et devises . De plus, le GMB, lassé de voir les petits moulins de la ville dilapider le précieux mil sur les marchés noir, avait juste entrepris de ne fournir plus qu'un moulin. Bref, ce n'était pas gagné!
Raymond le jardinier est parti en vélo chercher différents recoins de la ville et est revenu victorieux: 250 millions parait-il, que j'ai donc avancé à Jennifer; mais le temps d 'y retourner, plus de milimil, ou alors si, à 350 millions! Mais comme Jennifer "du moment qu'elle a du milimil"... et bien il faut ce qu'il faut. Et faire maintes fois la queue à la banque, qui ne délivre "que" 1 milliard de dollars par jour et par personne (soit moins de 10 USD au cours officieux).
Rafael lui vient d'avoir 6 mois, et j'ai tout juste commencé les "solid foods". Résultat: il mange sa bouillie mais m'a refusé net patates et carottes! Et il ne se contente pas de refuser: il exerce un nouveau son "bbbbb" - lèvres fermées, en faisant des bulles dans la cuiller! Du coup, j'ai du courir toute la ville pour retrouver de la bouillie... et découvrir que le sachet de 250g coute aussi cher que les 10 kgs de milimil :-(
Mais j'ai demandé au médecin: je pourrais lui en donner aussi du milimil (gnarf gnarf!). Si j'arrive à en chipper à Jennifer...


























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