vendredi 28 mars 2008

Beira avant les élections



Elections générales dans un pays tourmenté: pour toutes les organisations cela signifie une révision des plans de contingence, pour faire face "au cas où". Si la situation est jugée critique, le PAM peut par exemple demander préventivement aux expatriés de prendre des vacances en dehors du pays "le temps de voir": nous étions tout prêts à en profiter pour faire une virée en voiture dans le centre du Mozambique! Malheureusement ou heureusement, aucune consigne de ce genre du bureau national Zimbabwe...

Néanmoins, une réunion opportune de Rui à Harare nous a permis de nous avancer sur le chemin du Mozambique dès avant le grand week-end de Paques: jeudi nous étions à Beira, où un ami de Rui nous recevait gratuitement dans un ex-grand hôtel en cours de réhabilitation.


Dès le passage de la frontière, on sent la différence avec le Zimbabwe: les fonctionnaires de douane sont à la sieste, les lotissements organisés laissent place aux cabanes de paille et aux foules colorées. Traditionnellement, le Zimbabwe est bien plus développé que le Mozambique, mais en ces périodes de pénuries, tout est chamboulé. Les Zimbabwéens les plus débrouillards (ou les plus filous) viennent vendre de ce côté de la frontière les denrées dont le prix est administré au Zimbabwe: sucre, huile, milimil, si bon marché
chez nous qu'ils ont disparu des magasins, maintenant on sait où ils sont!

La ville de Beira a été construite par les Portugais, à l'initiative des Anglais, pour servir la Rhodésie; elle a grossi dans les années 60, avant d'être prise en tenaille par le conflit d'indépendance puis la guerre civile; aujourd'hui, la plupart des constructions tombent en ruine: imaginez nos tours bon marché des années 60 et 70 privées de ravalement depuis des décennies, faisant face à l'Océan entre moussons et chaleurs tropicales... Autant dire que la ville n'est pas très belle.


Nous avons repris la voiture pour rejoindre "rio Savane", un hameau touristique construit de l'autre côté d'un bras de rivière. La route avait l'air d'une "grande" sur la carte, un gros trait vert juste inférieur à celui qui représente la double voie qui fait l'entrée de la ville; mais en réalité c'est une piste de sable assez rocambolesque, et dans cette zone marécageuse en pleine saison des pluies il nous a bien fallu le 4x4 pour traverser tous ses gués. Nous avons même eu de la chance d'arriver juste après qu'un Chinois, qui a monté une aquaculture de crevettes sur la zone, ne soit venu avec son camion combler de briques un passage un peu profond. Nous n'étions pas les seuls sur ces routes: non pas que les touristes soient légion (il semble que la classe moyenne ne soit pas bien nombreuse à Beira), mais des dizaines et des dizaines de jeunes hommes en vélo, portant des gros sacs de charbon de bois à vendre en ville, et qui pédalent ou poussent leur chargement par vents et marées... La déforestation est en cours, mais on ne peut s'empêcher de penser que, avant de demander à ces jeunes d'abandonner ce seul (et sale) boulot auquel ils ont accès, on peut sans doute éteindre un peu la lumière et prendre moins la voiture...


Arrivés sur la rivière, une grande barque nous prend en charge pour nous emmener à "rio Savane", où nous attend une immense plage et l'océan "juste à la bonne température". Rafael a ainsi pu prendre ses premiers bain de mer, et puis à deux reprises nous avons profité d'un festin de crabe, poissons et crevettes... ces crevettes, ce sont absolument les meilleures au monde! Rui, un peu éméché, n'a rien trouvé de mieux que de plonger le petit à nouveau dans l'eau, depuis la barque de retour: j'ai hurlé encore plus fort que Rafael!

Retour à Bulawayo donc, où la campagne électorale a démarré de façon assez atone: tandis que les citoyens avaient 15 jours pour se faire réenregistrer sur les listes, à Bulawayo on ne ressentait ni la réalité ni l'imminence du scrutin. Puis sont apparues ça et là une affiche de l'opposition, se battant en duel
sur les panneaux publics avec celle de miss Valantine ; dans les journaux, les pubs peine page du parti au pouvoir, déclinant son discours sur les complots impérialistes dont le Zimbabwe est victime... Et puis, l'arrivée, à côté du leader traditionnel de l'opposition, d'un nouveau candidat, dissident du parti au pouvoir, a un peu secoué les esprits et sans doute ravivé quelques enthousiasmes. Sans grand effet cependant: entre les Zimbabwéens qui sont à l'extérieur du pays, ceux qui n'ont pu s'inscrire et surtout tous ceux qui sont démotivés, je crois que je n'en connais pas beaucoup qui vont voter! Mais finalement, les derniers jours ont vu les uns et les autres (et notamment ma Gogo) commencer de s'échauffer, et attendre avec impatience ce jour de vote. Durant cette dernière semaine pré-électorale ce sont même les avions militaires qui, survolant nos contrées, semblent appeler chacun à une discipline citoyenne exemplaire...! En ville, on a même vu l'estafette des observateurs électoraux de la SADC... C'est qu'un des sujets de discorde entre le pouvoir et l'opposition est précisément lié à la régularité du scrutin: sa tenue en date et heure, comme le souhaitait le Président, est le résultat d'une médiation de la SADC menée par le Président sud-africain, malgré un certain nombre de défauts dont se plaint l'opposition.

Et puis, il semble que le gouvernement soigne ses ouailles: ces quelques semaines pré-électorales sont pourvues en annonces tonitruantes ("indigénisation" des entreprises, menace de saisie des magasins qui refuseraient de baisser leurs prix pour infléchir une inflation à 100 000%, injonction aux industriels de satisfaire le marché dans les 48h sous peine d'amende, ...), et en mesures tout aussi convaincantes: augmentation fracassante des salaires des fonctionnaires, des militaires et des policiers, vaste distribution de tracteurs, outils, et mêmes de voitures dans certaines zones aux chefs de villages, dont on attend des efforts exemplaires pour motiver leurs troupes dans cet exercice électoral, en plus de dispenser avec discernement les rares sacs de milimil disponibles auprès du Bureau national de marketing, je n'en dis pas plus...! Les policiers eux-mêmes devraient être présent dans les bureaux de vote, pour s'assurer que tout se passe bien - on dit qu'ils vont même pouvoir aider les personnes âgées et handicapées à mettre leur bulletin dans l'urne. Le nombre de votants, mais aussi celui inattendu des centenaires, est d'ailleurs également un sujet de dispute semble-t-il pour l'opposition...

Voilà, on attend donc ces élections de peu de surprise avec quand même une certaine appréhension... Cette après midi, c'était l'effervescence en ville, chacun faisant un peu tous les magasins pour remplir les frigidaires "au cas où"... au cas où l'annonce des résultats apporte quelque trouble, au cas où la mise au pas des magasins occasionne de nouvelles pénuries, au cas où...



Voir les revues de presse de l'Ambassade de France: http://www.ambafrance-zw.org/goto/rubrique.php3?id_rubrique=50

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