
Alors qu'on attend les réactions africaines à l'élection trop facile du nouveau (nouveau?) président du pays, je vais encore vous parler d'argent. En fait, j'ai hésité à intituler ce billet "avec 1 trillion...".
Car le trillion vient de faire son apparition dans nos vies. Un trillion: 1 000 000 000 000.
Je vous assure que, même avec un peu d'habitude, on compte et recompte le nombre de triplettes de zéros, pour s'assurer de ne pas se tromper. Et même si on se trompait... Ca ne fait jamais que... pas grand chose. Un dollar américain faisait 30 milliards de dollars zimbabwéens la dernière fois, donc un trillion c'est 30 USD, tout juste 20€.
Depuis presque 2 mois, le change est libre, c'est à dire que les banques achètent des devises à des taux qui varient tous les jours (actuellement donc, quelques dizaines de milliards de dollars zimbabwéens pour le dollar américain). Les taux interbancaires ont ainsi pris une liberté vertigineuse vis-à-vis du taux officiel de 30 000 que le gouvernement bloquait depuis 1 an. Mais je vous rassure: les ministres et ceux qui sont dans leurs petits papiers ont, eux, toujours accès à ce taux gouvernemental. Imaginez: une Mercedes a 350 000 USD revient ainsi 10,5 Milliards de "zim", soit... 0,35 USD au taux interbancaire. (C'est à peine croyable, et pourtant, de source diplomatique...) On comprend que certains s'accrochent au pouvoir!
Quant au commun des mortels, il peut vendre ses devises à la banque certes, mais pas en acheter. Résultat: la "libéralisation" du change n'a pas jugulé le marché noir, qui continue de rendre des services. Les entreprises qui ont besoin de devises pour importer du matériel ont ainsi tout un dispositif en place pour percevoir ces devises sur des comptes à l'étranger et payer leurs créditeurs en "zim", par transferts bancaires, à des taux supérieurs aux taux bancaires. Alors que le taux bancaire était de 6 milliards, le taux parallèle dans les rues à 7,5 milliards "cash", le taux des transferts atteignait quelques 12 milliards en début de semaine dernière, avant de bondir à 30 milliards quelques jours plus tard. Un doublement qui correspond au rythme de l'inflation: ainsi en juillet, le taux comme les prix ont été multiplié par 150, soit une inflation de 1 500% en 1 mois... ça doit nous amener à quelques 6 000 000% en rythme annuel, parait-il. (Ca y est, vous avez pris le pli? 6 zéros font un million...)
Mais le problème, en dépit de tous ces trillions, reste la rareté de l'argent... liquide, je veux dire. Il faudrait demander à Gono (le gouverneur de la banque centrale) de nous expliquer pourquoi , il limite les retraits en banque à 25 milliards par jour et par personne. Il y a 1 mois, c'était 5 milliards, mais le déplacement du plafond n'a donné que peu d'oxygène face à la hausse des prix... Un pain coute 20 milliards, un litre de lait 75, un paquet d'Omo 420... Alors comment faire face aux dépenses quand on ne peut tirer que 25 milliards par jour... et encore, au prix de 3 quarts d'heure de queue en moyenne? Il faudrait demander à tous les pauvres banlieusards qui doivent déjà payer 10 milliards aller, 10 milliards retour pour se rendre en ville...
Quant à nous, on essaye de payer en chèques... Le problème, c'est que les commerçants se méfient des chèques, non seulement par ce qu'ils sont retournés pour un oui ou pour un non (par exemple, si vous avez oublié le "et" dans "quatre cent vingt milliards ET deux cent millions de dollars only." (notez que le "only" prend avec les trillions tout son sens). C'est ainsi que ma facture de 445 millions (3 mois d 'assurance moto) est revenue, et me coutera au taux du jour... 1,4 centimes. Mais les commerçants rechignent aussi à accepter les chèques, tel mon supermarché préféré (celui où il y a des produits sur les étalages): Le manager m'a expliqué que ses fournisseurs refusant tous les chèques, il n'avait que faire de quelques dizaines de trillions en fin de journée... que de toutes façons il n'arrivait pas à sortir de la banque. Et que de toutes façons il perdait la moitié de la valeur de mon panier le temps d'encaisser mon pauvre chèque....Ailleurs les avertissements fleurissent: "tout chèque retourné donnera lieu à une majoration de 50% payable en liquide", ou encore plus simplement, récemment chez mon marchand de poisson: "les paiements en chèque sont acceptés avec une majoration de 20%."
20%, c'est un bon deal, d'autres prennent 30%! Un ami m'a en effet expliqué, hier, qu'en cas de souci je pouvais recourir à un businessman qui vend de l'argent. Oui, oui, il vend de l'argent liquide! Il anime un réseau de vendeurs de rues et se retrouve avec quelques trillions chaque fin de journée, alors il vend cet argent liquide contre des chèques d'un montant 30% supérieurs...
C'est donc un peu difficile de gérer le quotidien - entre les moments où "il faut vite dépenser cet argent qu'on vient de changer" et ceux où "je fais attention car je n'ai plus d'argent". Et encore, je ne manie pas des milliers (de dollars américains) comme les entreprises, qui, elles, barbotent depuis quelques temps déjà dans le règne des quadrillions. Quand j'y pense, je me demande comment les zimbabwéens ont survécu, technologiquement, à tous ces zéros.... Avec beaucoup de pragmatisme sans doute - les magasins préviennent maintenant qu'ils affichent leur prix en millions, ma banque aussi... Quand je pense qu'en Europe on a dépensé des milliards (des vrais) pour passer à l'euro et faire face au "bug de l'an 2000"! Ici, d'une semaine sur l'autre, sans anticipation autre qu'une permanente capacité d'adaptation, on survit...
Il y a en a quand même un qui ne s'est pas adapté, c'est mon opérateur de téléphone mobile. Depuis plus d'1 mois, plus moyen de trouver une recharge de l'opérateur national.... Première explication: "le gouvernement veut empêcher l'opposition de communiquer pendant les élections". Un peu parano? Hier, j'ai eu une autre explication: même si je trouvais une recharge parait-il, je ne pourrais pas créditer mon compte car il n'accepte pas ... (plus d'un milliard je suppose? ma dernière recharge était de 200 millions je crois). N'empêche: après que j'ai fait tous les vendeurs de rues, le magasin "OK" qui normalement fait référence sur cet opérateur, finalement on m'a conseillé de tenter ma chance auprès de son siège social où j'ai trouvé une queue d'au moins 1h (à vue d'oeil). Je me suis renseignée auprès des derniers de la queue: "c'est pour quoi cette queue?" - "pour les recharges 011" - "ah, donc il y en a?" - "on ne sait pas, peut-être, enfin on espère"!
Pauvres Zimbabwéens....

























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