En allant chercher Rui au bureau ce midi, je me suis fait arrêter par un vieux monsieur, tout vieux, tout digne, tout désespéré, qui n'arrivait pas rentrer dans les bureaux du PAM réclamer de l'aide alimentaire.
Il commence à être connu le PAM ici; fournissant actuellement un panier alimentaire de base à 2,5 millions de Zimbabwéens - sur les 12 millions que compte le pays. Deux programmes sont réalisés tout au long de l'année: le "school feeding", équivalent de nos "goûters scolaires" de l'après-guerre, et le soutien nutritionnel aux malades du Sida, qui sont plusieurs centaines de milliers au Zimbabwe. Et puis comme l'an dernier a connu une grande sécheresse, s'ajoutant aux ratés de la réforme agraire, il y a, jusqu'à la fin de la période de soudure, en avril, un programme plus massif dans les zones rurales en faveur des "populations vulnérables", ciblées par les ONG partenaires dans les différents districts les plus affectés. Résultat: en ce moment, il y a des dizaines de camions en file le long de la route où se trouvent l'entrepôt et les bureaux du PAM, dans la zone industrielle.
Et des gardes qui précisémment gardent ces entrepôts, et contrôlent les entrées.
Mon vieux bonhomme était donc bien content de m'attrapper, croyant que je travaillais pour le PAM, m'expliquant qu'il était malade, et sans ressources, qu'il voudrait bien aussi un peu d'aide pour manger. Je lui explique que je ne travaille pas ici, et aussi qu'il n'arrivera pas à rentrer: ce sont les ONG partenaires qui sélectionnent les bénéficiaires - le PAM évite d'intervenir dans leur travail, et surtout de gérer les cas individuels. A vrai dire je ne savais pas très bien vers quelle ONG l'orienter, à part Worldvision, les noms des autres, qui sont des ONG zimbabwéenes pour celles dont j'avais connaissance, m'échappaient. En attrapant Rui je le lui demande: et il me rappelle que le PAM n'intervient pas en zone urbaine (jamais, c'est une politique poursuivie partout pour diverses raisons); du coup, je ne m'arrête pas pour renseigner mon bon monsieur; je le vois tenter d'arrêter sans grand succès Antonio, le responsable des programmes, sur sa moto - et nous filons à la maison. Je me dis que j'ai manqué d'à propos: il aurait fallu lui demander d'où il vient, peut-être a-t-il une chance dans son village. Le sentiment de sa détresse me poursuit, et en raccompagnant Rui j'imagine qu'il sera peut-être encore là mais non; je vais voir les réceptionnistes, et je tombe sur un garde que je connais un peu car il est très gentil: "this old man? he is a little bit crazy you know.... no, he went away, but he is always coming here, and we keep telling him that he can not get food here, he has to go to his village and be registered by the NGO. But you know, some of them, they dont want to go to their villages....". Me rappelant comme ce qui a été pour moi une petite expérience troublante à midi est le quotidien des gardes... et qu'ils assurent autant que possible, avec gentillesse, l'information des malheureux qui viennent quémander à leurs portes. Ultime visage, aussi humain que possible, de la machine humanitaire contemporaine: sourde et aveugle face à la détresse d'un homme quand elle assure la survie de centaines, de milliers et de millions anonymes.
Cette détresse, on la voit quotidiennement aussi dans les yeux des petits vendeurs des parkings; lorsqu'ils comprennent qu'on ne négociera même pas le prix, ils abandonnent leur mine de bonimenteur pour révéler une simple peur de ne rien ramener à la maison ce soir, pour mettre dans la sadza. La pauvreté, on la voit aussi dans les magasins, quand une femme, bébé sur le dos, vient régler à la caisse "une" pomme de terre, celle qu'elle peut se payer aujourd'hui. Les Zimbabwéens vivent au jour le jour; de toutes façons, avec l'inflation, mieux vaut dépenser ce que l'on a, on verra plus tard. On est étonnés souvent de voir les difficultés des Blancs, surtout les personnes âgées dont la pension a perdu depuis bien longtemps toute valeur, et qui ne cessent de se lamenter dans les magasins du prix des légumes... Mais aussi le jeune handicapé qui vend des bonbons à la sortie de Spar... le grand gaillard qui garde le parking du supermarché grec... le clodo des rues du bas de Bulawayo... noir en revanche, et un peu arriéré mental, le petit cireur de chaussures qui attend sagement devant le supermarché sans jamais alpaguer personne...
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